La gestion au MSY : une première étape pour la mise en oeuvre de l'Approche Ecosystémique des Pêches

Didier GASCUEL

Université Européenne de Bretagne, Pôle halieutique AGROCAMPUS OUEST,
UMR Ecologie et Santé des Ecosystèmes, 65 route de Saint Brieuc, CS 84215, 35 042 Rennes cedex

Le développement de l'Approche Ecosystémique des Pêches (AEP) est parfois présenté comme un vœu pieu éminemment louable, source éventuelle d'un regain de dynamisme des recherches scientifiques en écologie marine, …mais finalement assez vide de traduction concrète en matière de gestion des pêches. Nombre de scientifiques eux-mêmes semblent convaincus que l'heure est la recherche sur les écosystèmes (ce qui est vrai), mais que la traduction des résultats scientifiques en propositions de mesures opérationnelles est un challenge dont on ne peut espérer relever le défit qu'à moyen ou long terme. A court terme, il n'y aurait dans le fond guère d'autres choses à faire que de gérer les stocks selon l'approche dite de précaution, en y rajoutant un peu de pragmatisme et d'adaptabilité, quelques indicateurs aux implications opérationnelles incertaines …et une petite dose de MPA.

A l'inverse, il convient d'affirmer que les principes de gestion conformes à l'AEP ont déjà été posés, notamment dans certains textes internationaux (Sommet de Johannesburg, 2002 ; Régulation de la PCP, 2002), et qu'ils sont en contradiction flagrante avec les règles de gestion actuelles. En particulier, pour tous les grands stocks européens, l'avis scientifique (et, en principe, les mesures de gestion qui en découlent) se base aujourd'hui sur l'approche dite de précaution. Or celle-ci consiste fondamentalement à admettre comme cible de gestion "l'impact maximal admissible". De fait, elle implique une gestion "en permanence au bord du gouffre", finalement bien peu précautionneuse.

L'AEP, quant à elle, doit reposer sur un double principe de durabilité économique et de recherche permanente de la minimisation de l'impact sur les ressources et les écosystèmes sous-jacents. Il s'agit là d'un véritable renversement des principes de gestion, dont peu d'acteurs ont sans doute réalisé la portée potentielle. Une première concrétisation de ce principe est l'engagement pris par les Etats au sommet de Johannesburg de revenir rapidement au MSY (ou RMD). Contrairement à ce qu'on pourrait croire, la justification profonde de cet objectif n'est pas la maximisation des captures, mais l'affirmation d'un choix éthique selon lequel diminuer la biomasse d'un stock est acceptable tant que la capture augmente, mais pas au-delà. Comparativement à la situation actuelle, il s'agit ainsi de diminuer l'impact sur le stock et partant sur l'écosystème.

Cette gestion au MSY n'est pourtant qu'une première étape de l'application du principe de minimisation de l'impact et il est possible d'aller beaucoup plus loin. On rappelle ici les résultats d'une évaluation conjointe de 6 grands stocks européens montrant que la capture peut être augmentée de 20 % et l'impact divisé par 7. Plus généralement, la recherche d'un impact minimal pourrait trouver des traductions opérationnelles en matière de gestion des rejets, des habitats, des engins de pêche (…). Naturellement, on peut s'inquiéter de savoir si les mesures réelles suivront les principes. Mais il est clair dès aujourd'hui qu'il y a du grain à moudre pour que  la mise en œuvre de l'AEP se traduise par des décisions de politique de gestion. Les discussions menées par exemple au CSTEP indiquent que des choix lourds de conséquences devront être faits. Encore faut-il que les acteurs s'en saisissent ; les scientifiques ont une responsabilité particulière en la matière.