Ecologie trophique du requin taupe Lamna nasus en Atlantique Nord-Est : approche isotopique (δ13C et δ15N) et contenus stomacaux.

Priac A1, Lorrain A1, Baillon S2, Jung A3, Munaron JM1, Richard P4, Cherel Y2.

 

(1) IRD, UMR LEMAR, Centre de Bretagne, BP 70, 29280 Plouzané
(2) Centre d’Etudes Biologiques de Chizé, UPR 1934 du CNRS, BP 14, 79360 Villiers-en-Bois
(3) Association Pour l'Etude et la Conservation des Sélaciens, Rue de Liège BP 51151, 29211 BREST cedex 1
(4) Littoral, Environnement et Sociétés, UMR 6250 CNRS-Université de La Rochelle, Bât. Marie Curie 17042 La Rochelle Cedex 1

 

Chaque année, 700 000 à 850 000 tonnes de requin sont capturées mondialement (Clarke et al., 2006). Groupe faunistique emblématique de la mégafaune marine, les requins sont des prédateurs supérieurs et des espèces majeures des écosystèmes marins où ils jouent le rôle d’espèces « clés de voûte » pouvant contrôler la structure des communautés. Globalement, les connaissances sur leur biologie, leur écologie, leur structure des populations et leur habitat, font défaut (Carrier et al., 2004).

Le requin taupe commun (Lamna nasus) de la famille des Lamnidae est pêché dans l’Atlantique Nord Est par les ligneurs du Danemark, de Norvège, de France et d’Espagne principalement. La France conserve cependant la seule pêcherie ciblée d’Europe, localisée à l’Ile d’Yeu (pêcherie palangrière). Cette pêcherie bien que relativement faible en tonnage (228 tonnes en moyenne depuis 1999) est pointée du doigt par de nombreuses associations car le requin taupe est classé dans la Liste Rouge des Espèces menacées et que l’ICES recommande l’arrêt de toutes les pêcheries ciblées de requins. Il est ainsi nécessaire de collecter le plus d’informations possible sur l’activité et les captures de cette flottille, mais également sur la biologie de cette espèce afin d’être en mesure de proposer des mesures de gestion à long terme de cette pêcherie traditionnelle. Dans ce contexte, le programme EPPARTIY (Etude de la Pêcherie PAlangrière de Requin Taupe de l’Ile d’Yeu) piloté par l’APECS (Association Pour l'Etude et la Conservation des Sélaciens) a débuté début 2008.

Des échantillons de muscle de 64 individus de L. nasus de longueur à la fourche (LF) allant de 67 cm à 224 cm, et provenant du Golfe de Gascogne et de la Mer Celtique ont été prélevés d’avril à septembre 2008. Des échantillons de requin peau bleue (Prionace glauca, N = 93,  103 < LF < 186 cm) et de requin pèlerin ont également été récoltés (Cetorhinus maximus, N = 8, 295 < LF < 700 cm) afin de repositionner le requin taupe dans la communauté de requins. Les analyses isotopiques des muscles du requin taupe indiquent une différence de δ15N et de δ13C significative entre les individus prélevés en Mer Celtique et dans le Golfe de Gascogne. Une différence de la valeur isotopique du niveau de base entre ces deux zones semble expliquer ces différences. La présence de ces deux zones contrastées, confirmées par les résultats des contenus stomacaux, suggère que le requin taupe est relativement résident à l’échelle du turn-over du muscle, c'est-à-dire de l’année. Il resterait ainsi inféodé à la mer Celtique ou au Golfe de Gascogne pendant de longues périodes, ce qui peut avoir des conséquences pour la gestion des stocks. L’analyse isotopique séquentielle d’une vertèbre de L. nasus (LF = 207 cm, âge estimé 18 ans, 9 prélèvements) a également été effectuée et semblerait indiquer des migrations plus importantes cette fois à l’échelle de la vie. Ces résultats révèlent le potentiel des analyses de vertèbres pour l’étude de l’écologie trophique des requins au cours de la vie de l’animal.